Publié par : Pommes d'Adam | janvier 8, 2008

Clair de lune

Dans ce temps là, mes parents avaient un chalet situé sur le bord du fleuve. Construit pour durer, il faisait face aux marées d’automne, ainsi qu’à la musique de tous les vents du Nord. Les soirs de tempête, les coins du revêtement extérieur sifflaient rageusement aux vents mauvais. L’été on entendait le battement du ressac sur la plage. C’était prodigieux. Un foyer en pierre de taille trônait au centre de la pièce, encadré par un mur de bardeaux. Les fenêtres à carreaux provenaient de la récupération des camps de l’Hydro. Le toit était récupéré des panneaux d’armoires. Les solives étaient clouées au douze pouces et les murs intérieurs étaient charpentés en 2 x 6 brut. Du solide.

L’hiver venu on passait le temps des fêtes en famille. On coupait des branches de sapin que l’on piquait sur ce mur et que l’on décorait ensuite de boules de Noël, de glaçons et de neige artificielle. Sur fond brun, c’était joli.

Malgré ce décor enchanteur, nous étions, les cinq enfants et sans doute ma mère, si elle avait fait droit à son respir, envahis d’une tristesse latente qui n’arrivait pas à se mettre en mots. En proportion de la quantité d’alcool que mon père emmenait dans son repère en retrait du monde et qui nous faisait craindre le pire. Comment conjurer le mauvais sort qui nous hébétait dans ce lieu paradoxal? Nous n’avions que notre énergie d’adolescence.

C’était l’époque où je revenais de l’Université, une fois par session, pour les Fêtes. J’ai retrouvé une maisonnée où régnait une ambiance de plomb. Ma mère avait quand même fait des provisions comme si de rien n’était et faisait de son mieux pour refaire une fête propice aux enchantements. Nous pourrions soutenir un siège sans problème. L’électricité pouvait même manquer, nous avions du bois à faire rougir la cheminée.

Hiver au QuébecCette année là l’hiver s’était bien installé, la neige était abondante. Mon jeune frère et moi avions décidé d’ouvrir une piste de ski de randonnée qui partirait du chalet, longerait le fleuve, remonterait à la lisière et piquerait, franc nord, dans la plaine, c’était le nom donné à cette gigantesque tourbière autour de laquelle était construite l’aéroport de Baie-Comeau à Pointe-Lebel, pour revenir, après une grande boucle, à l’arbre du «nid d’aigle», seul point de repère reconnaissable situé dans l’axe du chalet, hormis la tour des bateaux et l’aéroport lui-même que l’on voyait, au loin, 10 km plus à l’est. C’était un trajet ambitieux pour skieurs avertis. La plaine étant parfaitement plate, les points de repère disséminés en désolation, on risquait de s’y perdre facilement. De plus, la neige, soufflée par le vent, était marbrée et dure comme du carton. Un vrai défi nous attendait, avec un vent de face de circonstance, dès lors que l’on sortait du ruban d’arbres qui séparait les eaux du vent. Qu’à cela ne tienne, c’était faisable et parfaitement trippatif!

Le projet, gardé secret, était d’y amener nos jeunes sœurs, 11, 12, 13 ans, le soir du 25, après le réveillon, pour une randonnée de nuit à la lumière seule de la lune qui s’avérait être pleine, ou presque. Qu’elle fut pleine ou pas n’avait aucune importance du moment que sa lumière était avec nous pour transpercer la nuit d’ombre qui nous surplombait et qu’il importait de crever, une fois pour toute.

FILE Magazine.com

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C’est ainsi que le 23, le 24, déterminés, nous avons ouvert la piste, de clarté, tous les deux, seuls. Mon frère était un vrai cheval de bataille; un pur sang de race. Nous progressions péniblement, lentement, les spatules enfoncées dans le neige folle. Le long de l’Anse-à-la-peinture, nous serrions le mur de glaise d’où pendaient des arbres rabattus par l’érosion continuelle des marées butoirs. Le paysage était fabuleux: il y avait l’eau noire, l’ondulation permanente des plaques de neiges durcies et la terre ferme, sur laquelle reposaient des croutes immenses et compactes qui s’adossaient à la falaise figée par le froid. C’était le trajet.

La montée vers la plaine était ardue et menait vers un chemin forestier, bordé l’été, par des framboisiers sauvages. Un vent continuel nous attendait dans la plaine. Nous cherchions d’instinct les poches de neige qui seules pouvaient nous accrocher et soutenir la poussée. Rendus là, nous devenions des indiens perdus sur la piste. Les dimensions s’annulaient l’une l’autre. Ne restaient qu’un haut et qu’un bas et nos pas se faisaient gyroscopiques. Nous avons croisé le Grand Étang dont nous avons deviné la dépression caractéristique. C’était, l’automne, le lieu de rencontre des centaines de bernaches qui transitaient par là avant le vol inaugural vers le sud.

Nous avons skié, d’instinct, 30 minutes plus à l’est et scrutions au sud le repère dit du nid d’aigle. Poussés par la force du vent, nous étions trop au nord pour le voir et nous nous sommes rabattus quand même en espérant le trouver. Il était temps car le froid nous avait transpercés depuis longtemps. Nous y sommes parvenus, finalement et l’ardeur nouvelle qui nous animait trahissait l’inquiétude qui nous avait traversée au milieu de nulle part. Nous n’étions pas au bout de nos peines pour autant car l’entrée dans la forêt nous a obligés à tailler des murs de neige de deux mètres. Le vent avait ses aises et la neige suivait ses caprices; une sorte de signature. Bientôt en terrain familier, nous avons retrouvé le sentier que tout l’été nous arpentions avec nos arcs et nos flèches à la recherche d’animaux fabuleux. C’était sans compter sur le fait que le niveau du sol était haussé d’un bon mètre à cause des chutes de neige et que donc nous devions nous abaisser pour repasser par nos chemins secrets.

Entre chien et loup nos soeurs nous ont vu entrer avec envie de notre sortie. Maman n’était pas inquiète mais était contente de nous revoir. Nous avons mangé comme des ogres de soir-là et n’avons pas tout dévoilé du trajet que nous venions d’ouvrir.

Le 25 au soir, nous avons réveillonné comme à l’habitude et nous avons déballé les cadeaux. Les filles savaient qu’il se tramait quelque chose; la veille, nous avions fait une séance en règle de fartage tout azimut qui présageait un grand bonheur. 1h du matin. Normalement l’heure était arrivée d’aller s’écraser devant le foyer mugissant de chaleur. C’est alors que nous avons sonné l’heure de la grande randonnée du clair de lune.

– Quoi? faire du ski de fond la nuit? vous allez vous perdre! mais vous n’y pensez pas, il fait -20 vous allez vous geler, balbutiait notre père.

En deux mots tout était dit, le plan était exposé, le tracé justifié. Nous avons apporté de quoi partir un feu et des vêtements supplémentaires. Nous étions bons, nous étions forts. Nos soeurs étaient capables. Il n’en fallait pas plus pour qu’elles sautent dans leurs habits et trépignent comme des petits veaux.

Lune / Florence Borshy-Desroches

C’était fou. Le vent cinglait le long de la berge, l’air était sec et le froid cru. La lune trônait à mi-ciel et tombait, comme de juste, dans l’axe de la piste que nous avions bichonnée, deux jours durant, empruntée aux marées indolentes de l’hiver. Notre piste, c’était notre piste et elle ouvrait la nuit glacée de Noël. Le ciel était sans nuage et nous sommes partis à la file indienne, tous les cinq, frères et soeurs, de 20 à 11 ans, unis et solidaires, affronter nos peurs enfantines, braver le froid et déviarger la nuit sauvageonne. On riait comme des fous, en partie pour se réchauffer l’extérieur. Ce qui était logique. Quand cela fut fait, nous n’avons plus rien dit et nous avons skié, en douce, portée par les dieux et par le bonheur de faire corps. Les filles n’ont pas dit un seul mot contre l’hiver, ne se sont plaintes d’aucune façon. C’était le bonheur à l’état pur. Elles ont suivi leurs frères et se sont fondues dans le paysage comme une baleine bleue dans le Saint-Laurent. Les dieux étaient avec nous, car ce soir-là, plus tard, une fois dépassé le Grand Étang, le vent nous a poussé dans le dos juste au bon moment. Sur la croute glacée de la plaine, nous avons surfé littéralement, emportés par la frénésie de la vitesse et le bonheur de seulement être là.

Les filles nous faisaient confiance. C’était extraordinaire. Il fallait trouver le nid d’aigle pour rentrer au chalet. Nous ne l’avons pas repéré du premier coup. Il y a eu un flottement. Une heure au moins que nous étions sortis et il faisait toujours – 20… Éperonnés, nous avons improvisé une piste que nous avons raccordée, pas longtemps après, à celle qui nous attendait, bien au chaud, tapie dans la forêt. Soulagées, quand même! les filles ont reconnu les repères familiers de l’été. Subitement, nous avons commencé à relâcher l’allure. Maintenant que j’y pense, je comprends: nous n’étions pas pressés de rentrer, même si nous étions gelés, tous autant les frères aînés que les soeurs cadettes. Nous voulions suspendre le temps, épingler ce moment unique dans nos vies et le placer très haut dans le ciel, à côté de la lune qui nous avait éclairés du regard, tout du long, de sa lueur bienfaisante.

Ma mère nous a grondé, pour la forme, quand elle a compris que nous avions abordé la plaine en pleine nuit. D’un autre côté, quand elle a posé son oeil malicieux sur la plus jeune de ses filles, aussi extatique que grelotante de fierté, nous avons compris, mon frère et moi, que nous serions soudés, les uns aux autres, à la vie, à la mort.

Ce fut mon Noël au clair de lune.

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Photos: courtoisie de Florence Borshy-Desroches et FILE Magazine.com


Réponses

  1. C’est sans doute l’une des meilleures histoires de Noël, d’amitiés, de fraternité et de grand Amour qu’il m’ait été donné de lire.

  2. Touché Intellex, touché. Gros merci.

  3. Je suis touchée, moi aussi, et triste. François, puisses-tu lire un jour ce texte pour qu’une furieuse envie te prenne de partager encore la glaciale chaleur de cette nuit de Noël!

    • Merci Monique de ta visite.
      Ce cher François… disparu depuis des années, sans laisser de trace, quelle énigme…
      Et quelle souffrance indicible se cache dans ce repli…


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