[envoyé au Devoir le 12 avril 2005, mais non publié, suite au jugement rendu dans l'affaire Sophie Chiasson contre Jeff Filion]“Tant va la cruche à l’eau qu’à la fin elle se casse!
La liberté de parole qui caractérise les sociétés libérales est un bien inestimable qu’il faut protéger. Son usage, notamment sur les ondes publiques, implique un degré de responsabilité. On a tendance à l’oublier. Bien que reconnu par le droit, ce devoir n’est pas défini plus que nécessaire, de façon tâtillonne, au risque d’en amoindrir éventuellement la portée en cas de contestation intéressée. En sorte que des notions comme la dignité, le respect d’autrui, le droit à la réputation sont des réalités qui sont modulées par le débat public et arbitrées par le jeu des différentes institutions par où respirent nos démocraties.
C’est pourquoi il y a des limites à ne pas dépasser. La limite est donnée par la capacité de la société d’évoluer et de s’adapter au changement et à l’évolution des moeurs. Que ces limites se soient déplacées à chaque génération, comme tout un chacun peut le constater, n’invalident pas en retour la nécessité d’avoir une limite. Au contraire, cela démontre la nécessité du débat social et illustre la nature sociale de ce droit qui n’existe pas en soi. Il y a des limites qu’il faut dépasser et d’autres qu’il faut conserver. Tout cela est versé finalement au débat public qui a, en définitive, le dernier mot.
De la dignité. Il fut un temps où la réputation d’une femme ne valait pas cher et dès lors que celle-ci s’éloignait du cercle de la protection masculine, à découvert, elle marchait vers une mort certaine, au sens propre comme au sens figuré. Et là, à l’anarchie des prédateurs devaient s’opposer la force légitimée du mâle dominant. N’ayez crainte, je ne remonte pas au jurassique. Hier encore, au plan symbolique, quel était le message implicite que devaient comprendre toutes les Sophie encore en vie? À force d’être recouverte de la sorte de toutes les injures du monde, la Sophie comprend qu’on la viole à tour de bras tant son intégrité est en jeu. Le procédé est tristement connu. Pour être sûr qu’elle ne relèvera pas la tête, on s’emploie d’abord à lui laver l’estime de soi, on la salit, on la vide. Après ce nettoyage, si jamais elle bouge encore, la rebelle, on la visse sur place, tel un papillon jaune de peur qu’il importe d’exposer au regard de l’autre triomphant. Ailleurs on les découpe à la machette, on les lapide enterrées jusqu’au cou, ici on fait pareil, mais avec des mots.
En tout cas, si j’étais une femme, c’est ce que je comprendrais. Toute cette haine dégoulinnante, ce dingo toujours prêt à mordre, comment faire autrement que se taire et rentrer dans le rang? Et la foule démente qui envahit les rues en plus. C’est vraiment troublant.
L’odieux. Ce Fillion s’est exprimé comme un porc, impunément, trop longtemps. Ce petit réactionnaire sexiste et outrancier il était temps qu’on le fasse taire. Il en va de l’équilibre de notre société. Car en vomissant sur une femme typique, ce sont toutes les femmes qui par association se retrouvent dans la fosse du prédateur. C’est beaucoup de monde ça et c’est tout simplement intolérable. Je ne peux pas croire que la foule soit sortie dans la rue pour soutenir une radio comme celle-là.”
Publié dans Individu et société